September 24, 2003
Mon article est publié.
Décadence ou renaissance - Le point de vue de Martin Roulleaux Dugage
Finalement, les Echos ont publié mon article. Pour l'instant trois commentaires positifs.
Peut-être que d'autres vont me ruer dans les brancarts. Ca me fait penser à tschangqui vient de se faire virer de chez Bloomberg à Honk-Kong à cause de son weblog, jugé incompatible avec son job.
Les Echos n° 18994 du 23/09/2003 p. 23
IDEES
LE POINT DE VUE DE MARTIN ROULLEAUX DUGAGE
Décadence ou renaissance
La mondialisation des échanges et l'explosion des technologies nous ont fait rentrer de plain-pied dans l'économie de la connaissance. Tout le monde sait que désormais on ne gagne pas contre ses concurrents parce qu'on est plus gros et plus riche, mais parce qu'on est plus intelligent, plus innovant et plus rapide. Et pourtant...
Infantilisé dans la tradition d'un Etat providence qui n'a plus grand-chose à dire, le peuple français a pris l'habitude de se décharger de toutes ses responsabilités collectives auprès des institutions pour poursuivre ses intérêts personnels. L'attaque du gouvernement Raffarin pour sa gestion de la canicule est éloquent. Cet état d'esprit convient au fond à tout le monde : il flatte les ego des chefs et il déresponsabilise le peuple. Tout débat de fond sur la France dans le monde est ainsi évacué. Le lien social entre Français se délite sur fond de licenciements. Des emplois hautement spécialisés quittent notre pays au profit non seulement de Boston ou de San Francisco, où la reconnaissance et l'espoir de gains sont bien plus élevés, mais encore de Shanghai ou de Bangalore, où les élites ont un niveau d'instruction aussi élevé que chez nous et des prétentions bien moindres.
Car où s'investit l'argent ? Sur des équipes et dans des communautés vivantes d'hommes dynamiques qui savent le faire fructifier. Lorsque le lien social disparaît entre les hommes au profit des intérêts personnels, l'argent va s'investir ailleurs. C'est aussi simple que cela. Pourtant, cette évidence semble échapper à nos dirigeants. Nos discours d'entreprise, hérités du XXe siècle, continuent de mettre l'accent sur le contrôle des coûts et la productivité, au détriment du capital social, qui est le moteur de l'innovation et de la réactivité. Ils reflètent une vision mécaniste de l'entreprise, aux mains d'une bureaucratie managériale nommée par le haut et légitimée par l'appartenance aux bons cercles d'influence. En haut les « cadres » qui pensent, et en bas les autres qui exécutent.
A l'instar de l'Union soviétique, dont elle est le modèle réduit, une telle entreprise est vouée à l'échec, car elle n'apprend pas. Aujourd'hui, pour pouvoir innover et garder la confiance de ses clients, l'entreprise doit savoir mobiliser ses meilleures ressources pour résoudre les problèmes à l'instant même où ils se posent, et saisir les opportunités à l'instant même où elles se présentent. Dans un système où les employés sont surchargés, où tout projet qui n'est pas immédiatement traduisible en retour sur investissement à court terme est écarté, c'est impossible.
L'entreprise du XXIe siècle s'appuie sur les réseaux, et sur les technologies qui leur permettent de vivre. Le mouvement du logiciel libre organisé autour de technologies collaboratives sur la toile, comme SourceForge.net, en a été à bien des égards le précurseur. Sur Internet, on assiste déjà à l'émergence de mouvements communautaires mondiaux de praticiens. Leur force est de pouvoir manifester et mobiliser ces actifs intangibles que sont le savoir pratique, les liens entre les personnes, la vision partagée, la capacité d'innovation, autant de valeurs qu'on ne mesure pas a priori et qui sont de plus en plus celles de l'entreprise. Ce sont de nouvelles formes de représentativité et de contre-pouvoir, non pas fondés sur des idées revendicatrices de classe, mais sur des idées de compétence et de pratique.
Ainsi, deux visions de l'entreprise s'affrontent. D'un côté, celle du XXe siècle, la mécanique impersonnelle aux mains d'une oligarchie de camarades redevable aux actionnaires, et d'autre part celle du XXIe siècle, la société humaine, ruche d'idées, dont les membres, participant au capital intangible comme les actionnaires au capital tangible, ont donc voix au chapitre dans la stratégie d'entreprise.
Il y a là un vrai débat politique et l'on ne peut que s'attrister qu'il n'ait pas lieu chez nous. Il est plus que temps de sortir d'une logique d'attrition où les problèmes économiques du pays ne sont traités que par des plans sociaux, des allocations de chômage, des aides à la création d'entreprise ou des mesures fiscales. Le monde du travail n'est pas un monde malthusien voué au tragique. C'est la destruction du capital social qui a entraîné la décadence du pays. C'est en le recréant dans nos familles, nos écoles, nos institutions, mais aussi dans nos entreprises que nous redonnerons à nos enfants des raisons d'espérer.
MARTIN ROULLEAUX DUGAGE
est « director-knowledge services », Schneider Electric.
Tous droits réservés - Les Echos 2003
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Comments
Bonjour,
J'ai trouve ton WebLog interessant; avec un ami journaliste qui travaille au marketing, nous reflechissons a midi aux pulsions bureaucratiques des gens qui protegent leur arriere par le "systeme".
En fait l'attitude defensive bureaucratique est fondamentalement une peur de se retrouver en situation d'incompetence, renforcee au Japon par le desir neanmoins constructif de garder toujours une harmonie de groupe (meme pour aller droit dans le mur).
J'ai essaye de proposer plusieurs fois de proposer une plateforme de knowledge management a AXA (ou entre les call center operatrices, le claim, le marketing, on sent tout de meme qu'un echange de vues a propos des clients serait propice) mais on est coince dans une logique financiere, avec des governances committees pour valider ce projet dont la valeur ajoutee est intangible.
Le KM est-il rentable ? Qu'est-ce qu'on peut repondre a ca ? Au depart je croyais qu'on pouvait mesurer cela avec des points mais avec le recul je crois que c'est un probleme de confiance.
J'ai meme l'impression, et ce suite a ton article, que le KM et une approche financiere sont antinomiques. Taxer ou mesurer les echanges empechent l'apparition d'une prise de conscience collective que seule le KM peut apporter.
Pour conclure il y a et il doit y avoir confrontation ;-) (entre les systemes).
Bonne continuation,
Sebastien
Posted by: JEHAN at December 4, 2003 05:15 PM
Sébastien, c'est plus compliqué que ça. L'économie de la connaissance engendre en ce moment une autre société avec de nouveaux équilibres complexes. Il ne faut pas la voir comme une révolution, mais comme une lame de fond qui fragilise les grands édifices.
Les bénéfices du KM sont parfaitement quantifiables. Il est difficile, c'est vrai de convaincre du bien-fondé des projets KM, particulièrement en face de personnes qui ne sont pas dans un espace ouvert de réflexion, et que j'ose qualifier d'asservies, quel que soit leur niveau hiérarchique d'ailleurs.
Mais il faut aussi balayer devant sa porte. La grosse erreur que bien des professionnels du KM commettent (et que nous avons d'ailleurs commise ensemble), c'est de ne pas partir d'un problème concret business à résoudre. Il y a encore trop de gens KM qui raisonnent en termes de "gain de temps", de "création de valeur" etc. C'est vrai, mais ils n'ont aucune chance de convaincre le pouvoir établi avec de tels arguments, qui sont "révolutionnaires" par nature.
Il faut être plus humble, plus "évolutionnaire", et partir tout simplement d'un problème à résoudre sur lequel tout le monde s'accorde à dire qu'on n'a pas trouvé de bonne solution. C'est la seule chance pour le KM dans de grosses organisations.
Posted by: Martin R. Dugage at January 8, 2004 03:24 PM
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